La fin du royaume Zimbabwe entraîna une fragmentation du pouvoir proto-Shona. Au nord, le royaume qui succéda au Zimbabwe en conserva la structure administrative. Selon les traditions orales, le souverain Nyatsimba Mutota se lança dans une politique expansionniste qui aboutit à la conquête de la région de Dande dans la vallée du Zambèze.

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Nyatsimba Mutota impressionna tellement lors de ses invasions qu’il fut surnommé Mwene Mutapa (également orthographié Mwene Matapa) qui signifiait : « seigneur des mines » / « maître des vassaux » / « propriétaire des terres conquises » ou encore « seigneur des terres dévastées ») ; cette appellation fut reprise par ses successeurs, et se transformera en Monomotapa sous la plume des chroniqueurs portugais.
Le Mwene Mutapa instaura un vaste empire qui s’étendait entre le Zambèze, le Sabi (Savé) et l’océan Indien. Lors de sa plus grande extension, à la mort du souverain Matope (vers 1480), successeur de Mutota, il englobait le Zimbabwe d’aujourd’hui, le sud de la Zambie et la partie méridionale du Mozambique.
Source: Journal of World Prehistory Published by Springer Nature
Le Monomotapa est donc issu de la Civilisation du Grand Zimbabwe, mais ne s’identifie pas complètement à elle. Il existe entre les deux une grande continuité, notamment les bâtiments en pierre. On a retrouvé de ces ensembles en pierre à Zvongombe, Mount Fura (Baranda) ainsi qu’à Kasekete et Mutota dans la vallée du Zambèze, chacun d’eux semblant avoir été le siège de différents Mwene Mutapa.
Le cœur du Monomotapa qui se situait dans la région de Mukaranga, était constitué par un plateau de 1000 mètres d’altitude coincé entre les fleuves du Zambèze au nord et du Limpopo au sud. C’était un espace privilégié en plusieurs points : sur le plan sanitaire, son altitude le protégeait des mouches tsé-tsé qui infestaient les vallées fluviales, et sur le plan des ressources, il était richement doté en cuivre et or, mais également en terres fertiles et pâturages abondants.
Le Monomotapa atteint son apogée à la fin du XVe siècle, sous le règne du roi Matope, fils de Nyatsimba, et se divisera ensuite après sa mort en 1480, pour cause de mésententes successorales en plusieurs États rivaux (le Quiteve, le Sedanda, le Manyika) et le Monomotapa proprement dit, mais dont il ne restera qu’un territoire très réduit. Cette division fut le fait de l’empereur qui, ne voulant ou ne pouvant pas gouverner des territoires aussi lointains, en nomma gouverneurs trois de ses fils lors de ses nombreuses conquêtes. Après la mort de Matope, son fils Changamir, le gouverneur des provinces du centre et du sud de l’empire, déclara l’indépendance, et fonda un nouveau royaume : le Butua (Ou Butwa, Guruhuswa dans la tradition Shona) ; établit comme une version plus petite, mais presque identique, du Grand Zimbabwe. Le Monomotapa est donc un empire composé d’une métropole directement dirigée par le Mwene Mutapa et de royaumes tributaires, qui conservent chacun leur roi et leurs traditions. Le souverain Matope établit la capitale de l’Empire, Zvongombe, sur les rives du Zambèze.
L’empire prospérait grâce au commerce extérieur de l’Ivoire, du cuivre, de l’étain, du fer, de la stéatite et de l’or.

Source: T.N. Huffman, Handbook to the Iron Age: The Archaeology of Pre‐Colonial Farming Societies in Southern Africa (University of KwaZulu‐Natal Press, 2007).

Source: Ruines de Khami (Zimbabwe) https://whc.unesco.org/ Copyright: © Rhodesiansreunited

Source : Ruines de Khami (Zimbabwe) https://whc.unesco.org/ Auteur : Vincent Long Copyright: © OUR PLACE The World Heritage Collection

Source: https://afrolegends.com/, Artist rendition of what the city of Khami would have looked like (historum.com)
L’empereur, qui régnait en monarque absolu, était assisté de divers fonctionnaires tels que le chef de l’armée, le chef musicien, le chef médecin, le chef médium et le portier royal. Son gouvernement était composé de neuf ministres dont la reine et la sœur du roi faisaient partie, mais également des ministres masculins mariés dans la famille royale.
Une caractéristique importante du mode de vie de l’État du Monomotapa était le lien étroit entre la politique et la religion.
Ainsi, le Mwene Mutapa qui était à la fois chef religieux et général des armées, était entouré d’une Cour très hiérarchisée, composée de prêtres et de guerriers. L’empire va conserver une spiritualité traditionnelle, le culte Mwari : un culte des ancêtres donnant un rôle primordial aux médiums (appelés Mhondoros) responsables du maintien de la prospérité et des traditions. Les Mhondoros pratiquaient des consultations rituelles des ancêtres royaux dans le cadre de leur travail religieux.
Les successions conflictuelles donnèrent l’occasion aux portugais de s’immiscer de plus en plus dans les affaires de l’empire en appuyant des factions rivales.
Les royaumes tributaires cessent alors de payer et s’émancipent de plus en plus.
En effet, les Portugais commencèrent à établir une présence, puis à contrôler les sites commerciaux lucratifs de la côte swahilie après le voyage de Vasco de Gama en 1498-99, lorsqu’il contourna le Cap de Bonne Espérance et remonta la côte est de l’Afrique.
Ce fut ainsi qu’en 1505 ils chassèrent les Arabes de Sofala et y construisirent un fortin, mais le commerce de l’or, qui périclitait, ne renaîtra jamais à cet endroit. Les Portugais créèrent donc des comptoirs à Sofala et Kilwa, alors villes commerciales importantes. Loin de rester de simples bases de ravitaillement, ces villes attiraient des colons avides de partir à la découverte des mines du roi Salomon et de « cités d’or » que la Bible situe dans ces régions.

L’empire Monomotapa reste toutefois puissant : le contrôle très rigoureux de la production aurifère par le Mwene Mutapa ne permet pas non plus aux Portugais de se passer de lui. Lorsque les Portugais s’installent à Sofala, leur objectif est de contrôler le commerce de l’or entre le plateau et l’océan Indien, mais les Arabes qui se sont installés au nord des embouchures du Zambèze, à Angoche (ville côtière du nord-est mozambicain), continuent à jouer un rôle prépondérant dans ce commerce en remontant le fleuve dont ils cachent la localisation à leurs concurrents.
Les capitaines ou gouverneurs qui s’installent dans les comptoirs doivent payer à l’empereur une très grosse somme, comme s’ils lui achetaient leur charge ou le droit de résider. Ils doivent également accepter une taxe de 50 % sur toute marchandise qui est importée dans l’empire. Pour finir, à intervalles réguliers, des Portugais sont massacrés, de façon à leur rappeler la précarité de leur situation.

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Après avoir d’abord établi des ports sur la côte, les commerçants portugais s’implantèrent dans l’arrière-pays à partir des années 1530, acquérant des concessions de terres et des droits miniers auprès des chefs locaux en cours de route. Pour préparer le terrain en quelque sorte, le viceroi des Indes envoie auprès du Mwene Mutapa des hommes dont le célèbre jésuite Gonçalo da Silveira qui arriva en décembre 1560.
Gonçalo da Silveira qui travaillait à la conversion de la famille royale au christianisme, réussit à convertir le Mwene mutapa en 1561, ainsi que plusieurs centaines d’autres sujets du roi.
Le but des Européens est alors d’essayer d’influencer moralement le souverain du Monomotapa et favoriser ainsi leurs entreprises commerciales. D’autant qu’un roi christianisé ne peut qu’être plus hostile aux « Maures », c’est-à-dire aux marchands Noirs islamisés, qui concurrencent alors redoutablement les Européens.
Ce dernier portait comme insigne de sa fonction une houe et une lance en or et en ivoire.

« Quant à son équipage, il ne consiste point en meubles précieux, tels que peuvent estre les tapisseries et autres choses, car les plus grands ornements qu’il ait en son palais sont quelques draps de coton diversement ouvragés et faits dans le pays… Ce Roy porte pour armes un petit soc de charrue de qui la pointe est d’ivoire ce qui luy est comme un symbole de pais pour exhorter tous ses sujets à labourer et à cultiver la terre. Il porte pareillement une ou deux zagaies pour marque de sa justice et de la défense de son peuple… Tout son pays est tellement libre que ses sujets ne lui payent point d’autre tribut que le présent qu’ils lui font quand ils s’en vont parler à lui… S’il est permis à chacun d’avoir autant d’épouses qu’il peut entretenir, cette coutume n’amoindrit en rien l’amour ni le respect des femmes chez ce peuple : aussi sont ils accoutumés, lorsqu’une passe dans la rue, fut-ce le fils du roi qui la rencontre, il est obligé de lui faire place et de ne pas bouger jusqu’à ce qu’elle soit passée… » Extraits de Joao de Barros, Décadas da Asia, Livre X, Lisbonne, 1552. Édition d’Antonion Baiao, Coimbra, 1932. Le portrait tracé par Joao de Barros est construit d’après ce qu’il a observé et ce qui lui fut rapporté.
La domination du roi est surtout symbolique : en effet, le roi n’exige qu’un faible tribut à ses sujets, mais il reçoit un présent dès qu’il donne une audience.

Source: © The Trustees of the British Museum

Source: repose tête Shona headrest metmuseum
Se créent ainsi à la fin du XVIe siècle les premiers liens de dépendance du Monomotapa envers les Portugais, même si les règles de coexistence mises en place semblent dans un premier temps basées sur les principes d’égalité : par exemple, un tribut était payé au Monomotapa permettant aux marchands portugais de circuler librement, et tout retard dans le paiement permettait au souverain de s’emparer des biens des Portugais se trouvant sur ses terres.
Néanmoins, quelque temps seulement après avoir été converti, face à la colère de marchands musulmans, le roi se ravisa et fit exécuter le missionnaire da Silveira. Ce fut là le prétexte rêvé d’une intervention portugaise.
L’assassinat du jésuite est alors le prétexte officiel utilisé pour justifier l’expédition de Francisco Barreto contre le Mwene Mutapa. En 1568, plus de 1000 hommes, dirigés par Francesco Barreto, tentent de prendre le contrôle des mines d’or et des zones de chasse aux éléphants. Ils avancèrent jusqu’au haut Zambèze, mais durent se replier, pour cause de maladies qui décimaient le régiment (la malaria/paludisme et la trypanosomiase). Ce ne fut qu’en 1572, que les Portugais prendront le contrôle des plaines côtières. Ils deviendront ainsi des intermédiaires obligés pour le commerce dont dépend la prospérité de l’empire.
Lorsque les Portugais remontèrent le Zambèze et arrivèrent à Sena, ils rencontrèrent des familles de Maures installés à l’écart de la ville qui pratiquaient le commerce avec le royaume du Monomotapa. Ils décidèrent de les massacrer selon d’étranges procédés. Certains furent empalés vivants, écartelés, dépecés à la hache, d’autres enfin furent livrés aux soldats qui déchargèrent leur hargne sur eux à coup d’arquebuses. On le voit, le but de ces exactions n’était pas simplement de monopoliser le commerce de l’or, il s’agissait en outre de frapper d’effroi les populations locales afin qu’ils se soumettent aux ordres portugais.
En remontant un peu plus en amont le fleuve Zambèze, les Portugais tombèrent sur les Mongazes, une tribu guerrière. Ces derniers résistèrent farouchement aux envahisseurs. Lors d’une bataille, les Portugais exécutèrent plus de 4 000 Mongazes et brûlèrent aussi de nombreux villages qui s’étaient rebellés.
Globalement, la conquête militaire est un échec. Les mines d’or ne sont pas non plus assez productives, elles nécessitent une grande quantité de travail afin d’extraire l’or des entrailles de la terre, et les risques étaient tels qu’à peu près tous les jours, il y avait plusieurs natifs qui restaient ensevelis au fond après un éboulement.
Les Portugais se replient alors sur une activité beaucoup plus lucrative : le commerce de tissus, qu’ils soient produits par les Mashona eux-mêmes : les machiras, ou qu’ils soient importés d’Inde. Les tissus traditionnels machiras sont très souvent liés à la spiritualité et à la connexion avec les ancêtres.
Le Monomotapa finit par capituler et céda aux exigences des Portugais.
Une liste de réparations dressées sous forme de traité imposait : la cession des mines (or, étain, cuivre, fer), l’expulsion tous les Maures du royaume, l’accueil des prêtres catholiques et la conversion du peuple au christianisme.
Le souverain du Monomotapa ne possédant plus, à partir de cet instant, qu’un pouvoir de pure forme, la désagrégation de l’État fut ainsi amorcée.
En 1629, une tentative ratée de chasser les Portugais de plus en plus envahissants conduisit à la destitution du Mwene Mutapa régnant et à l’installation d’un rival favorable aux Portugais, un fantoche, Mavhura Mkande Filipe également appelé Manuza Mavura.
Mavhura fit appel à l’aide portugaise pour déposer son oncle Kapranzine (ou Nyambu Kapararidze) comme empereur en 1629. Se convertissant au christianisme, il prit le nom de Filipe et jura vassalité au roi du Portugal. En 1631, toujours avec l’aide portugaise, il battit de manière décisive son oncle et régna avec une autorité complète tant qu’il vécut. Il signa avec eux un traité qui lui permit de conserver une indépendance de façade tout en vassalisant l’empire. Les Portugais ont profité de cette occasion pour faire avancer leurs intérêts impériaux en utilisant le travail des esclaves pour travailler sur les terres qu’ils ont acquises en vertu de ces traités. Cela a entraîné de nombreux conflits armés dans la région, poussant de nombreux Mashona à fuir vers le sud pour rejoindre le royaume de Butua.

Source: The Monomotapa Empire Zimbabwe by Denise F. MPINGA
À titre de rappel, le fondateur du Butua, Changamir, était un fils du Mwene Mutapa Matope, qui l’avait nommé gouverneur de ses provinces du centre et du sud. Changamir établit la dynastie Torwa.
Durant la seconde moitié du XVIIe siècle, un autre royaume tributaire de l’empire Monomotapa se distingua.
Nommé d’après des troupes hautement disciplinées et efficaces : Rozwi (ou Rozvi), le royaume refuse alors de payer les taxes et commerce directement avec les Portugais.
Grâce à son fondateur Changamire Dombo I (1684-1695), l’empire émergent réussit à conquérir certaines des régions les plus fertiles et les plus riches en minéraux, en commençant par son rival le royaume Butua qu’il annexa en 1683.
Les successeurs de Dombo prirent le titre de « Mambo ».

Source : theafricanhistory.com
À la fin du XVIIe siècle, le Mwene Mutapa assiégé, fit appel au royaume Rozwi afin d’expulser les Portugais.
La force combinée Rozwi-Monomotapa parvint à chasser les Portugais et rétablir la souveraineté africaine en 1693 (guerres de Changamira). Grâce à cette victoire, le royaume Rozwi éclipsa la majeure partie du territoire du Mwene Mutapa, ne lui laissant qu’une petite chefferie.
Les Rozwi, conscients des activités destructrices des commerçants portugais, adoptèrent ainsi une manière indirecte de traiter avec ces derniers. Le commerce se faisait par l’intermédiaire d’agents spéciaux appelés vashambadzi ou par l’intermédiaire de marchés dans les régions du Monomotapa. Cette politique a permis aux Rozwi de conserver leur indépendance politique.
Entre 1684 et 1696, Changamire Dombo I conquit successivement les royaumes de Butua, du Monomotapa et de Manyika, faisant de l’empire Rozwi l’empire le plus important du plateau du Zimbabwe. Changamire Dombo I mourut en 1696. Sa dynastie dominerait la vallée du Zambèze.
La production d’or était une activité majeure dont L’Etat monopolisait l’exploitation. Le pilier économique était le bétail, l’agriculture et la chasse. L’économie n’était donc pas interdépendante du commerce extérieur.
Le Monomotapa recouvre un semblant d’indépendance en 1720, lorsque les préoccupations des Rozwi les portent plus au sud, où l’installation des Hollandais commence à produire ses effets dévastateurs. La capitale est déplacée à Tete, dans la basse vallée du Zambèze (actuel Mozambique) où le Mwene Mutapa se réfugie sous la protection des Portugais.
L’esclavage pratiqué par les Portugais joua également un rôle dans le déclin du Monomotapa, qui se trouvait à la confluence des demandes arabes, perses, indiennes et européennes.
Un déclin qui n’en finit pas car, une dernière guerre de succession en 1759 achève de ruiner l’empire. Le roi perd le titre de Mwene Mutapa et se contente de celui de Mambo (roi) du royaume de Karanga.
À partir de 1826 environ, l’empire Rozwi fut à son tour détruit par l’arrivée des tribus Nguni pendant le Mfecane (une période de vastes migrations occasionnées par les guerres zouloues en Afrique du Sud).

Source : http://www.britishmuseum.org